Desktop version

Home arrow Law arrow litineМЃrance en questions

Des enjeux théoriques qui construisent le partenariat

L'histoire du Collectif de recherche sur l'itinérance, la pauvreté et l'exclusion sociale a été celle de ses débats théoriques. Trois d'entre eux nous ont davantage marqués. À travers eux et dans la foulée des enjeux qu'ils ont soulevés, le CRI s'est déplacé, réorienté et redéfini. La compréhension de ces enjeux est importante pour saisir le chemin parcouru et aussi pour situer le contenu du présent ouvrage collectif.

Le premier grand défi concerne la dénomination du phénomène de la vie à la rue. Le choix du terme itinérance, plutôt que clochard, robineux ou sans domicile fixe (SDF) nous a permis de nous intéresser aux processus, aux politiques, aux contextes et dynamiques personnelles de la vie à la rue. Ce terme ne correspond pas à une catégorie administrative ou institutionnelle qui construirait la problématique à partir d'une logique gestionnaire induisant des contraintes et des "biais" dans lesquels devrait s'inscrire la recherche. Le terme itinérance est une désignation, une construction socio- logique qui reflète à la fois la manière dont le milieu nomme le phénomène de l'errance et la misère associée à la souffrance et à la solitude de ceux et celles qui circulent dans les ressources. Il correspond, plus empiriquement, à une définition large qui englobe une diversité de problématiques (alcoolisme, santé mentale, toxicomanie, prostitution, etc.) rencontrées chez des populations privées temporairement de logis et dont l'inscription sociale est l'univers de la rue [1]. Bien que continuellement remis en question par les différents chercheurs du CRI pour son manque de précision, son flou, sa trop grande extension, le terme itinérance a été et est heuristiquement porteur du point de vue de la connaissance. À preuve, on le voit apparaître dans l'univers de la recherche en France et dans les pays francophones; certains chercheurs étrangers ayant de plus en plus recours au terme itinérance plutôt qu'à celui, consacré, de SDF

Le deuxième défi théorique auquel a été confronté le CRI a été de construire une connaissance large au croisement de deux dimensions. La première touche les objets d'analyse distinguant les personnes itinérantes du phénomène de l'itinérance. Cette distinction, pourtant essentielle, est trop souvent absente des travaux de recherche, entraînant des confrontations sans fondement entre les tenants de diverses écoles. La deuxième dimension s'intéresse aux perspectives analytiques, dont les profils et les dynamiques (compréhension de la configuration, de la dynamique et de la genèse de l'itinérance), les réponses spécialisées (les interventions qui s'adressent exclusivement à l'itinérance) et les cadres de gestion des problèmes sociaux (politiques, règlements, mesures de contrôle, etc.). Ce questionnement nous a conduits à l'adoption d'approches analytiques complémentaires. Aujourd'hui, les explications uniques n'ont plus cours. La juxtaposition et l'interpénétration de différents modes explicatifs nous permettent de saisir la complexité des situations et des explications de l'itinérance. Cela suppose la prise en compte complémentaire d'explications de nature structurelle [2], institutionnelle [3] et individuelle [4] dans une perspective de complémentarité et non plus d'opposition. Les analyses des récits des personnes et de leurs trajectoires nous ont en effet permis de saisir l'interdépendance de ces explications. Aujourd'hui, les discours publics et scientifiques ne présentent plus l'itinérance comme une maladie ou une fatalité historique et, de moins en moins, comme un état ou un statut social. L'itinérance est plutôt comprise comme un mode de vie, résultant d'histoires sociales et personnelles complexes.

Enfin, le troisième grand défi théorique du CRI a été de tenter de proposer un modèle explicatif large de l'itinérance, rien de moins. Malgré le fait que nous ayons exploré les divers aspects de la question et tenté d'articuler différentes entrées théoriques, force est d'admettre que notre projet théorique intégrateur rencontre des limites. Les écueils théoriques et épistémologiques se sont multipliés et le dépassement de la nature empirique du phénomène ne pouvait se produire sans une explosion et une réinscription de la question dans un cadre plus large. La considérer du point de vue disciplinaire, c'était accepter de réduire sa compréhension et son explication. L'interdisciplinarité s'est donc imposée comme réponse au problème posé par la fragmentation de la connaissance et par le fractionnement du processus de compréhension (Duchastel et Laberge, 1999). Cela dit, pour réaliser de véritables études interdisciplinaires, il faut dépasser sa discipline pour penser la complexité. Il faut élaborer des méthodes applicables aux différentes disciplines. L'interdisciplinarité est fort prometteuse du point de vue de la saisie d'objets complexes, mais combien difficile! Nous avons certes expérimenté et ouvert des avenues interdisciplinaires, mais le chemin est loin d'être entièrement parcouru.

La théorisation de l'objet itinérance visait donc à inscrire le phénomène dans ses dimensions macrosociales et historiques; les premières permettant de remettre en cause le caractère fondamentalement distinct de l'itinérance et de la resituer comme une forme parmi d'autres de disqualification sociale, et les secondes permettant d'invalider le postulat de la pathologie intrinsèque parce que le phénomène a pris des formes et des significations très différentes dans le temps (Duchastel et Laberge, 1999, p. 72).

Parler d'inégalités sociales et d'exclusion sociale permettait d'élargir la compréhension du phénomène en prenant en compte son maintien et sa perpétuation, tentait de rendre opérante l'interdisciplinarité, reliait le phénomène à un univers théorique porteur et nous informait sur la nature de la transformation des rapports sociaux de nos sociétés contemporaines. Le terme exclusion sociale, qui se trouve au cœur d'intenses débats depuis de nombreuses années, constituait un possible. Surtout, l'association des trois termes itinérance, pauvreté et exclusion sociale nous semblait prometteuse. Loin de l'avoir tranché et sans être assurés de son issue, nous poursuivons ce débat. Ce qui nous paraît alors porteur, c'est la force évocatrice du terme exclusion sociale, malgré les nombreuses et pertinentes critiques dont il fait l'objet. Au-delà ou à travers la question de l'itinérance, il nous faut explorer ce qui est à l'œuvre dans notre société, à savoir: l'effet toujours important des inégalités sociales dans le contexte de sociétés globalement riches comme la nôtre; la fragilisation de populations toujours plus importantes du point de vue du nombre; la vulnérabilité des situations qui caractérise de plus en plus la vie en société; la privation de certains droits et de la participation à diverses activités sociales pour des populations de plus en plus nombreuses; le constat de populations qui, ayant un statut social stigmatisé, sont reléguées dans une zone de tolérance acceptable sans plus, ce qui en fait des citoyens de deuxième zone, sans reconnaissance aucune.

Les enjeux politiques d'un partenariat de recherche

Le partenariat de recherche présente des enjeux que nous qualifierions de politiques. En effet, entre recherche et militance, entre partenaires aux pratiques, horizons et objectifs différents, les enjeux politiques se sont construits au fur et à mesure de notre développement.

Tout d'abord, le CRI s'est historiquement présenté comme un relais, un passeur, un trait d'union entre la recherche et l'action. La recherche et la production de celle-ci sont une sorte de bien offert aux intervenants et aux groupes, pour faire avancer la cause de la lutte contre la pauvreté et celle de l'éradication de l'itinérance. L'objectif a été, et est encore aujourd'hui, de mettre la connaissance au service d'un changement social, au service des acteurs de première ligne, dont les institutions, les groupes et, ultimement, les personnes.

De plus, l'inscription de la question de l'itinérance dans le débat public a toujours été l'un de nos objectifs. De ce point de vue, on peut dire que c'est mission accomplie. En effet, aujourd'hui, les acteurs locaux, les décideurs, les politiciens, les responsables et acteurs du secteur de la santé, les forces policières et les médias sont sensibilisés à la question de l'itinérance. Nous avons sorti l'itinérance de l'ombre, elle fait désormais partie du débat public et politique. Celui-ci est maintenant ouvert et différentes voix s'élèvent, même si elles ne sont pas consensuelles.

Enfin, il nous a fallu nous démarquer des analyses partisanes, qu'elles soient de gauche ou de droite. Notre position en tant que collectif de recherche exigeait que la connaissance produite ou à produire ne soit pas partisane, tout en n'étant pas neutre. Même s'il y a des variantes et des options politiques différentes chez les membres du CRI, ce cadre large nous a toujours rassemblés et a guidé nos recherches. En même temps, le CRI n'a pas visé l'action de première ligne. Il s'est toujours situé en retrait de la lutte politique directe, même si, pour plusieurs, le choix que nous avons fait de travailler sur cette question, de même que la manière de le faire, constitue en soi une option. Cela dit, il ne faut pas confondre son action avec une action militante au sens d'action partisane visant des objectifs spécifiques et en usant d'une diversité de moyens. Au fil du temps, le CRI a cherché à produire une connaissance politiquement située (engagée) et non militante. Notre conviction a toujours été que la société doit changer, qu'elle doit faire une place à tous, reconnaître les droits de chacun et opter pour une redistribution des richesses qui vise à faire disparaître les inégalités sociales.

  • [1] Ainsi, l'itinérance est expliquée comme forme exemplaire d'exclusion sociale (Roy), récréation du lien social (Poirier), présentation de soi (Pichon), forme extrême de désocialisation (Declerck), désaffiliation sociale (Castel), et la rue (non l'itinérance) comme lieu de socialisation marginalisée (Parazelli), etc.
  • [2] Pensons entre autres aux transformations des politiques sociales devant soutenir économiquement les personnes les plus démunies ou en absence de travail (aide sociale, assurance-emploi, etc.); aux transformations des formes du travail (augmentation de la précarité, disparition d'emplois non spécialisés, baisse des revenus en raison du pouvoir d'achat); au logement social non disponible, à l'augmentation du coût des loyers locatifs et à la diminution drastique du parc de maisons de chambre, particulièrement dans les zones où les personnes itinérantes vivent, à l'augmentation du nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté, etc.
  • [3] Pensons notamment à la désinstitutionnalisation des hôpitaux psychiatriques amorcée il y a quelques décennies et à son pendant actuel, la non-institutionnalisation en cas de difliculté et de dysfonctionnement majeurs; à la judiciarisation et à la criminalisation accrues des actes sociaux qui entraînent l'apparition de dossiers judiciaires pour une partie des personnes et fragilisent l'insertion de celles-ci; à la reconfiguration familiale et à l'apparition de nouveaux modèles conjugaux qui fragilisent les réseaux de solidarité et laissent une partie des femmes et des enfants abandonnés sans ressources.
  • [4] D'une part, on constate qu'un certain nombre de personnes refusent ou se déclarent incapables de vivre dans une société qui ne leur fait pas de place en raison de son caractère hautement performatif. D'autre part, plusieurs individus sont confrontés à un ensemble de problèmes personnels non réglés (santé physique, santé mentale, dépendance à la drogue, à l'alcool et au jeu, déficience intellectuelle, etc.) qui rendent leur intégration difficile, voire impossible. Enfin, diverses situations (deuil d'un parent, abandon, violence familiale, placements répétés, nombreux déménagements) affaiblissent le réseau relationnel ou le rendent inadéquat ou inefficace.
 
< Prev   CONTENTS   Next >

Related topics