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L'organisation du dispositif

Pour inscrire dans une pratique la reconnaissance de la place occupée par chaque groupe d'acteurs, le dispositif crée "artificiellement" des conditions d'échanges égalitaires entre des groupes qui entretiennent dans la réalité des relations inégalitaires. Il s'agit d'un cadre dont l'aménagement est structuré principalement par cinq règles méthodologiques qui assurent les conditions démocratiques du dialogue (Rueff-Escoubès, 1997, p. 191):

a) La réunion se fait autour de Pacte de travail [1]. Notons que le groupe Desgenettes parle d' "acte de travail" pour les travailleurs d'une institution. Dans le cas du "milieu de la rue", l'acte qui réunit les jeunes est leur acte social par rapport à la vie de rue. Les autres groupes homogènes réunissent des individus qui partagent le même acte de travail (p. ex., les policiers partagent leur acte de travail de maintien de l'ordre dans le milieu de la rue; les intervenants partagent leur acte de travail d'intervention auprès des jeunes de la rue, etc.).

b) Le groupe constitue l'unité de base. L'unité de base du dispositif n'est pas l'individu isolé, mais le groupe homogène institutionnel, ou groupe de pairs, soit un groupe d'acteurs qui occupent la même position au sein de ce complexe institutionnel qu'est le milieu de la rue. Cela permet d'avoir une prise sur les relations spécifiquement sociales et non sur des relations individuelles.

c) Le groupe homogène n'est pas un huis clos. Il s'inscrit dans un rapport avec les autres paliers de l'institution, les autres groupes homogènes. Ces rapports se font exclusivement de groupe à groupe, ce qui est protecteur pour l'individu et conforte le sentiment d'appartenance et d'identité collectives.

d) La communication entre ces différents groupes est indirecte: elle se fait par l'entremise d'un tiers, soit une équipe de deux régulateurs et d'un écrit. Cela favorise de part et d'autre une élaboration de ce qu'on souhaite dire plutôt que des impulsions, et protège les personnes.

e) Il y a obligation de réponse. C'est le principe de réciprocité des relations, essentielle à la construction identitaire (Winnicott, 1975). Les groupes homogènes sont obligés de répondre de façon argumentée, y compris lorsque les réponses sont négatives. Il y a là, pour les participants, outre l'exercice du pouvoir par leur acte même d'écrire, le développement d'une approche rationnelle et pratique de la cohabitation urbaine.

Une équipe de deux régulateurs [2] garantit le respect de ces règles du jeu. Cette équipe accompagne le groupe (aide à dénouer les conflits, anime les rencontres, etc.) et transmet les communications écrites d'un groupe à l'autre. L'équipe de régulateurs soutient le groupe dans les aspects formels des communications, mais n'intervient pas sur le contenu des échanges. Ce n'est qu'en cas de blocage dans les échanges que les régulateurs interviennent, en tentant d'élucider le contexte qui favorise ce blocage. Mendel (1992) a d'ailleurs travaillé longuement sur l'un de ces blocages au dialogue démocratique. En effet, l'un des fondements théoriques du dispositif repose sur l'identification d'un obstacle majeur à l'appropriation de l'acte par les individus qui désirent avoir un pouvoir sur ce qu'ils font. Il s'agit de la projection familialiste dans les rapports sociaux. Selon Mendel (1992), nous avons tous tendance, de façon inconsciente, à reproduire en société un schéma familial de relations, c'est-à-dire à agir en tant que parent, en tant qu'enfant ou en tant que frère/sœur face aux autres. Ce type de relation peut être un obstacle à l'appropriation de l'acte, puisque, par exemple, un individu agissant en tant qu'enfant déléguera le pouvoir de ses actes à un "parent". Tels qu'ils sont conçus, le cadre du dispositif et le travail de l'équipe de régulation visent à atténuer ce réflexe de projection familialiste pouvant créer de l'inhibition, de la soumission ou de la domination, et non un mouvement d'appropriation de l'acte.

Bref, le dispositif peut créer des effets collectifs et individuels sur la personnalité sociale des participants. Dans le cadre méthodologique proposé, les individus sont libres de débattre des problèmes et des thèmes à discuter au sein de leur propre groupe, mais ils doivent en négocier l'intérêt auprès des autres groupes. En ce sens, il n'y a pas d'objectifs de résultats prédéterminés par d'autres acteurs que ceux des groupes eux-mêmes. Les discussions à l'intérieur des groupes sont strictement confidentielles; seules les communications écrites sont publiques.

Le soutien à la régulation, ainsi que la gestion et l'amélioration de ce dispositif, sont assurés par le Collectif DéSisyphe, dont font notamment partie les régulateurs. Un coordonnateur est aussi embauché spécifiquement pour assumer la coordination de l'application de ce dispositif.

Le dispositif en chiffres

Pour une idée plus concrète des différentes applications du dispositif à Montréal, on peut dire que, lors du projet pilote d'une durée d'une année, 36 communications écrites [3] ont été échangées entre les quatre groupes présents (deux groupes de jeunes de la rue, dont le deuxième n'a cependant été formé que sept mois plus tard, un groupe d'intervenants jeunesse et un groupe d'élus municipaux). Lois de l'expérience de 2001-2004, un groupe de policiers a été ajouté, à la demande des jeunes, et 129 communications ont été échangées. D'une durée variant entre une heure et demie et deux heures et demie, les réunions étaient espacées d'environ quatre à six semaines. Tous groupes confondus, 29 réunions ont eu lieu durant le projet pilote et 119 lors de la deuxième expérience. La composition des groupes était d'une quinzaine de personnes pour les groupes de jeunes, et de trois à quatre personnes pour les autres groupes. Dans l'expérience en cours, le nombre de personnes par groupe a été ramené à douze pour les groupes de jeunes, et il était de quatre à dix pour les autres groupes.

Les échanges entre les groupes peuvent déboucher sur des actions ultérieures si les groupes le décident au cours du processus, cette exigence n'étant pas imposée par le dispositif. Les résultats attendus ne s'évaluent pas d'abord en fonction des actions réalisées sur le terrain susceptibles de découler des échanges au sein du dispositif, mais surtout en fonction de l'appropriation par les participants d'un processus de communication démocratique. Autrement dit, ce dispositif ne constitue pas un mode de résolution de problème, bien que la résolution de problème puisse en résulter. Il n'est pas non plus un simple mode d'expression ne visant aucun changement (Parazelli, 2000b, p. 139).

  • [1] Dans le contexte de la sociopsychanalyse, l'acte implique l'engagement de l'auteur dans son interactivité avec le monde extérieur (ce qui n'est pas lui). L'acte désigne non seulement cette rencontre incertaine avec le monde hors-soi, mais aussi l'idée qu'on avait au départ de cette rencontre et l'idée que nous nous faisons à la suite de cette rencontre. L'acte se décomposerait ainsi: pré-acte (planification, projet rationalisé) - per-acte (interactivité avec la réalité non-soi) - post-acte (bilan des effets et incorporation de l'expérience). L'appropriation de l'acte implique la réflexivité face à son insertion interactive avec la réalité non-soi.
  • [2] Le terme régulateur est préféré au terme médiateur, car le travail des régulateurs consiste moins à faire la médiation entre différentes positions d'acteurs qu'à garantir le respect des règles méthodologiques favorisant des échanges égalitaires. Bien entendu, les personnes qui assurent la régulation ne doivent pas être liées à l'un ou l'autre des organismes partenaires.
  • [3] Toutes les communications sont lues par tous les groupes, puisqu'en plus des communications qui lui sont directement adressées, chaque groupe reçoit une copie de toutes les communications échangées dans le dispositif et peut y réagir.
 
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