Desktop version

Home arrow Law

DISCUSSION ET CONCLUSION

Les jeunes rencontrés pour cette étude ont accepté de s'exprimer ouvertement sur la question de la sexualité dans la rue et, pour certains, de faire le récit de leurs propres expériences. Ce qui frappe d'abord, c'est le fait que plusieurs adolescents témoignent d'une vision idéalisée de la rue, allant jusqu'à la considérer comme une terre de liberté. En effet, ils disent spontanément que la vie dans la me est une libération. Cette liberté les amènerait à profiter de la vie, à fréquenter des partenaires amoureuses, à sortir plus souvent et à avoir des relations sexuelles plus fréquentes. Ces points de vue rejoignent les observations de Parazelli (2002) quant au fait que les jeunes considèrent que les grandes villes constituent des pôles attractifs étant donné qu'elles offrent un espace de liberté. La me apparaît attirante pour ceux que nous avons rencontrés, parce qu'elle est envisagée comme un espace de liberté, en dehors des règles considérées comme lourdes et contraignantes du centre jeunesse. Il faut mentionner que cette vision de la me est surtout le fait des jeunes qui disent ne jamais avoir connu cette expérience. Toutefois, deux des jeunes qui ont vécu dans la rue soulignent aussi l'importance de s'y sentir plus libres pour avoir des relations sexuelles, voir leur copine, sortir plus souvent, tout cela sans être surveillés.

Cette idéalisation de la sexualité dans la me ne correspond pas pour autant à la réalité. À l'instar des constats de S. Roy et al. (2002) et de È. Roy (2002), la sexualité dans la me est souvent contrainte par les impératifs de la survie. Ainsi, les relations sexuelles ne semblent pas avoir grand-chose de libérateur; elles acquièrent plutôt une valeur marchande qu'on troque parfois contre un logement ou de la nourriture. Toutefois, cette stratégie de survie constitue elle-même une menace pour les jeunes, qui s'exposent ainsi à la violence (S. Roy et al., 2002). La sexualité en cavale n'est donc pas considérée par tous les jeunes, et cela à juste titre, comme une aventure qui permet de s'évader de la tutelle du Centre jeunesse.

Certains jeunes décrivent des relations dont la finalité n'est pas amoureuse ou sexuelle, mais d'abord axée sur des besoins vitaux autrement difficiles à combler. Ainsi, alors que la me apparaissait comme un espace de

liberté prometteur pour la formation d'une subjectivité propre, elle peut, paradoxalement, constituer un frein au développement psychosexuel, au même titre que les règles du centre jeunesse que certains tentaient justement de fuir. Ce contexte général semble peu propice au développement de relations d'attachement et d'intimité, confinant ainsi ces adolescents à un certain isolement affectif et sexuel. Cet isolement survient dans une période généralement faite d'expérimentation et d'acquisition d'habiletés relationnelles et intimes importantes pour leur vécu affectif et sexuel ultérieur. Cette hypothèse n'est toutefois pas la règle, comme l'ont souligné deux jeunes qui, même dans la rue, sont parvenus à entretenir une relation amoureuse. Les représentations de l'amour mériteraient d'être approfondies compte tenu des limites des questions posées qui portaient davantage sur la sexualité, restreignant ainsi les propos sur l'amour.

Par ailleurs, il importe de préciser que le fait de vivre dans la rue ne revient nullement à dire que l'on devient un itinérant, une personne à qui l'on attribue les caractéristiques les plus scabreuses et à laquelle aucun des jeunes ne dit s'identifier. Cette vision négative et stigmatisante de la personne itinérante est prégnante dans les témoignages des jeunes rencontrés.

En ce qui concerne l'usage du condom, les jeunes sont partagés. Ceux qui ont vécu dans la rue insistent sur l'importance de se protéger, particulièrement dans les contextes de prostitution. Néanmoins, ces adolescents ont dit avoir observé plusieurs autres jeunes qui n'utilisaient pas le condom de façon constante. Ce constat confirme les résultats de È. Roy (2002) et King et al. (1989) qui suggèrent que les jeunes de la rue utiliseraient peu de moyens de protection sexuelle. À ce sujet, les principales raisons invoquées par les adolescents rencontrés sont la consommation de drogue, un manque d'éducation sexuelle et des ressources inadéquates permettant de se procurer facilement des condoms.

L'éventail des ressources décrites par les adolescents demeure plutôt restreint par rapport aux ressources qui existent. En effet, la majorité des adolescents rencontrés font principalement référence au CLSC comme lieu privilégié pour se procurer des condoms. Ce n'est toutefois pas sans critiques qu'ils en parlent. D'une part, ils reconnaissent l'importance du CLSC, mais ils indiquent, d'autre part, ne pas vouloir être contraints de consulter un médecin susceptible de leur faire la morale. Cette contrainte perçue trouve un écho dans les conclusions de King et al. (1989): les jeunes de la rue sont, dans bien des cas, craintifs et méfiants à l'égard des professionnels, des institutions et des intervenants. D'après ces auteurs, cette défiance découlerait directement des mauvaises expériences de vie des jeunes, telles que l'abandon et l'abus. Ainsi, les jugements anticipés, qu'ils soient justifiés ou non par de mauvaises expériences antérieures, constituent une difficulté

de taille pour l'intervention auprès des jeunes de la rue (Haley et Roy, 2002). La crainte d'être trahis ou d'être dénoncés à la DPJ semble faire obstacle à un engagement confiant des jeunes en difficulté dans les services de santé.

On peut enfin ajouter un autre élément susceptible de jouer en défaveur de la consultation des ressources de santé par les jeunes vivant dans la rue. Un paradoxe surgit entre la vision idéalisée de la rue chez les jeunes et les images négatives que ceux-ci entretiennent à propos des itinérants. À écouter leurs témoignages, les gens qui vivent dans la rue auraient les pires défauts, ce qui évoque l'idée que "l'itinérant, c'est l'autre". En conséquence, ces jeunes - qui ne s'identifient pas au phénomène bien qu'ils le vivent - peuvent être plus susceptibles de rester à l'écart des ressources qu'ils perçoivent comme destinées aux itinérants. Cette mise à distance des adolescents par rapport à l'identité stigmatisée de l'itinérant semble constituer un obstacle supplémentaire à la prise de contact avec les ressources pourtant destinées à les aider. Cet obstacle est aussi à considérer au premier chef par quiconque voudrait déployer des efforts de prévention en centre jeunesse par rapport à l'itinérance.

L'analyse des témoignages recueillis nous amène à promouvoir le développement d'une approche de prévention spécifiquement destinée aux jeunes en centre jeunesse et qui risquent fortement de vivre des épisodes d'itinérance. Maticka-Tyndale, McKay et Barret (2001) ont d'ailleurs signalé l'importance d'élaborer des programmes adaptés auprès de clientèles particulières, notamment les jeunes les plus isolés. Dans un premier temps, il nous semble que cette prise en charge doit être réalisée en amont de la rue, par exemple lors de l'hébergement en centre jeunesse, étant donné le risque élevé pour ces jeunes de se retrouver dans la rue. Ce premier volet devrait leur permettre d'acquérir des connaissances sur les ITS et la prévention, certes, mais également sur les dangers courus par les adolescents qui ont peu de lieux d'enracinement social. Il s'agirait également d'insister sur l'importance de développer des liens d'attachement malgré les difficultés passées à entretenir de tels liens. L'importance de développer ces liens et des lieux d'attachement devrait faire partie de tous les plans d'intervention individualisée en plus d'être intégrés à un programme spécial visant à réduire les méfaits et les risques associés à la vie dans la rue. À cet égard, des précisions sur les ressources stables qui visent précisément à aider les itinérants à mieux se protéger et à conserver leur dignité seraient essentielles.

Aussi, il serait essentiel de développer, avec les jeunes, des habiletés de communication pour être en mesure de les aider à mieux utiliser les ressources disponibles et à connaître leurs conditions d'accès. Parallèlement, la prise en charge de ces adolescents devrait se faire en améliorant les ressources disponibles dans la me afin de mieux tenir compte du vécu sexuel de ces jeunes et des limites qu'ils perçoivent, notamment, la morale et les protocoles compliqués dans ce contexte particulier.

Par ailleurs, lorsque l'on constate à quel point les personnes itinérantes sont présentées négativement et de manière stigmatisante dans le discours des jeunes rencontrés, il apparaît essentiel d'amener ces jeunes à concevoir la possibilité pour les personnes itinérantes de conserver leur dignité et d'assurer leur sécurité. Des organismes, comme l'Itinéraire, qui visent précisément à amener la personne itinérante à recouvrer sa dignité et à se faire respecter dans la rue devraient contribuer à sensibiliser les jeunes, en particulier dans les centres jeunesse, à l'existence de cette réalité.

Notre étude exploratoire sur ce vaste sujet comporte plusieurs limites. D'abord, nous avons rencontré ces jeunes à la suite d'une expérience de douze semaines dans un programme d'éducation sexuelle, ce qui les rendait probablement plus disposés à échanger sur le sujet de l'éducation sexuelle. De plus, comme nous l'avons déjà mentionné, les questions sur l'itinérance étaient posées à ces jeunes à la fin d'un entretien exigeant. Il se peut, dans ces conditions, que leurs propos aient été limités à cause d'un certain état de fatigue. Aussi, notre échantillon est restreint compte tenu du nombre et du sexe des interviewés: des adolescents. Par conséquent, nous ne prétendons nullement décrire ici de manière exhaustive les points de vue et les expériences des adolescents face à l'itinérance et à la sexualité. Cependant, il apparaît clairement que leurs points de vue doivent être pris en compte pour mieux intervenir auprès d'eux. D'autres études doivent néanmoins être menées afin de documenter précisément les enjeux relationnels et sexuels chez ces jeunes étant donné l'importance critique de cette période pour leur vie ultérieure.

 
< Prev   CONTENTS   Next >

Related topics