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CHAPITRE 13. AU-DELÀ DU SYMPTÔME: DE L'ASSISTANCE À LA PRATIQUE D'URGENCE SOCIALE. L'expérience du Centre Le Havre

Michel Simard

Traditionnellement, les refuges n'ont pas été pensés comme des lieux d'intervention et de soins, mais comme des lieux d' "hygiène sociale" où les individus sans domicile peuvent être hébergés pour la nuit, nourris et vêtus lorsque c'est nécessaire; on évite ainsi qu'ils aient à coucher dehors, sur la place publique, et qu'ils soient contraints à la mendicité pour se nourrir. C'est ce qu'on attend généralement des refuges, rien de plus. Pourtant, l'expérience des vingt dernières années nous montre clairement qu'on ne peut en rester là; sans accompagnement, l'assistance risque d'ancrer les individus les plus vulnérables dans l'itinérance et d'entraîner un engorgement des systèmes d'urgence. Dissociée de l'accompagnement des individus, la logique de l'assistance crée d'elle-même une dynamique d'engorgement, parce qu'elle est une réaction à la pression de la demande de services et contribue à l'augmenter: lit, repas, vêtements, hygiène, sécurité. La multiplication des services, à son tour, stabilise les individus à l'intérieur du système. Le système d'urgence devient ainsi un milieu de vie pour des individus qui n'arrivent pas à s'en sortir par eux-mêmes. Les refuges reprennent alors la fonction asilaire des grandes institutions d'enfermement du monde industriel, sans en avoir ni les moyens ni la légitimité; asiles de misère et honte sociale. Cette situation n'est pas une fatalité mais un défi à relever: faire des systèmes d'urgence sociale des lieux de passage et non des lieux d'enfermement dans l'errance. Mais cela requiert le développement et la reconnaissance d'une pratique d'urgence sociale. C'est ce que nous avons essayé de penser et de mettre en œuvre au Centre Le Havre.

Notre expérience du passage d'un modèle de refuge traditionnel, centré sur l'assistance, à un modèle d'hébergement d'urgence sociale, centré sur l'accompagnement des individus, nous convainc chaque jour davantage de l'importance de cette transformation pour aider les individus les plus vulnérables à sortir des situations d'urgence, à prévenir l'adaptation aux conditions de la rupture sociale et à accroître notre capacité à répondre à la hausse des demandes sans augmenter indéfiniment le nombre de lits. Pourtant, la difficulté de faire reconnaître la pratique d'urgence en hébergement m'étonne; on se heurte ici à une résistance profonde qui va bien au-delà des considérations financières. De quoi s'agit-il? Mon hypothèse est que nous pensons encore largement les refuges dans les catégories de la lutte contre la pauvreté héritées du monde industriel, alors que ce monde est aujourd'hui disparu. Comment en sortir? et par quel chemin? Nous avons pris ces questions très au sérieux parce que nous étions déjà nous- mêmes dans cette impasse et que nous ne voulions pas poursuivre dans cette direction. Ce texte est une relecture de notre expérience de sortie du modèle d'assistance. Il s'articule autour de trois thèmes: l'impasse de l'assistance, le passage vers une pratique d'urgence sociale et l'expérience du Centre Le Havre de Trois-Rivières.

L'IMPASSE DE L'ASSISTANCE

Tout cela a commencé au milieu des années 1980. Des individus, de plus en plus nombreux, des hommes principalement, en situation de rupture sociale, se retrouvent errants dans l'espace public de Trois-Rivières. Qui sont-ils? Ils sont pauvres et isolés pour la plupart. Plusieurs ont des problèmes multiples: toxicomanie, santé mentale, problème judiciaire. Les établissements de soins avouent leur impuissance à faire face à ces problèmes complexes. Mais on croit naïvement que cette impuissance est due uniquement au fonctionnement "en silo" des institutions; on va travailler plus à changer les structures du système qu'à modifier les pratiques[1]. De plus, les organismes communautaires d'hébergement existant en toxicomanie et en santé mentale ne peuvent accueillir des personnes très démunies aux prises avec des problématiques multiples. Rapidement, la situation s'impose comme un problème d'ordre public et d' "hygiène sociale". La pression se déplace alors vers les policiers. C'est dans ce contexte qu'est né le Centre Le Havre.

Il s'agissait au début, dans l'intention des fondateurs, d'offrir l'essentiel: un lit pour la nuit et un repas chaud, dans un esprit de compassion. Les individus rentraient le soir, prenaient un bon repas, une douche, et ils pouvaient dormir au chaud pour la nuit. Après le déjeuner, il leur fallait partir, pour "se mettre en action". Ils pouvaient dîner à la tablée populaire et revenir le soir. Voilà: on faisait l'essentiel pour des gens extrêmement démunis qui souvent ne pouvaient ni se loger ni se nourrir ni se vêtir. Très rapidement, la compassion a pris le dessus. Il y avait beaucoup d'individus malades et très vulnérables parmi ces pauvres; les laisser errer toute la journée dans la rue n'arrangeait rien. Leur situation risquait même de se détériorer. Au même moment, nous prenions conscience des limites de notre rôle et des impasses dans lesquelles il nous conduisait. Nous avons donc décidé de garder des gens toute la journée, à résidence, au deuxième étage. Plusieurs s'adaptaient très bien à ce régime. Rapidement ils s'intégraient à l'institution et participaient à son fonctionnement. En plus, cela nous procurait des ressources plus substantielles et plus stables grâce aux revenus de leur pension et à la durée de leur séjour; certains sont demeurés avec nous plusieurs années, nous procurant ainsi un revenu relativement important. Ce qui n'est pas le cas lorsqu'on reste à l'intérieur des limites de l'aide d'urgence; les durées de séjour sont courtes et les individus ont peu de ressources. Mais, après quelques années de ce régime, et confrontés à l'obligation de répondre à la croissance du nombre de nouveaux arrivants, nous nous sommes retrouvés dans une autre impasse: le manque de place et le sentiment d'impuissance devant cette misère dont nous étions devenus les témoins. Plus de la moitié de nos lits étaient occupés par des résidents "permanents". Les autres lits disponibles étaient utilisés par des personnes qui revenaient d'un mois à l'autre après avoir dépensé leur argent. En fin de compte, notre capacité d'accueil de nouvelles personnes se réduisait constamment. Notre façon de sortir les individus de la rue était de les garder avec nous. Et, pour plusieurs, ça fonctionnait très bien; ils n'étaient plus itinérants; ils avaient enfin trouvé un asile où se réfugier à l'écart d'un monde qui leur apparaissait souvent hostile et toujours indifférent à leur sort. Pour d'autres, l'aide que nous leur apportions était loin d'être évidente; nous avions l'impression de les "aider" à rester dépendants des systèmes d'assistance. De toute façon, qui se souciait d'eux? Au milieu des années 1990, on en était là: dans la double impasse du refuge et de l'asile, témoins d'une misère sociale et humaine grandissante, bloqués dans les contradictions de notre fonctionnement d'assistance aux plus démunis hérité du monde industriel dans une société qui, du plus profond d'elle-même, génère l'exclusion.

Figure 13.1

Le système d'assistance sociale

Le système d'assistance sociale

Notre fonctionnement de l'époque peut être présenté comme un système. À l'entrée, ce sont des hommes sans abri qui peuvent avoir accès directement aux services de base. L'accueil est peu structuré. D'abord, parce que nous ne disposons pas de critères nous permettant de baliser des processus d'accueil qui aillent au-delà de la sécurité et de l'attribution d'un lit. Ensuite, parce que, même si nous avions eu ces critères, nous n'aurions pas eu le personnel pour les appliquer. Le système est simple, comme tous les systèmes basés sur l'assistance. Il est composé de deux niveaux de services. Au premier sont offerts les services de base (lits, repas, etc.): c'est le refuge. Le deuxième correspond aux services résidentiels à long terme. Ainsi, tout en demeurant à l'intérieur du système d'urgence, les individus peuvent avoir un statut d'itinérant ou un statut de résident. Mais dans l'un et l'autre cas, ils demeurent à l'intérieur du système d'urgence. Ce système conditionne le développement d'une vie itinérante liée au fonctionnement du système. Il n'existe pas de processus de sortie structuré.

Ces processus sont aléatoires et la plupart du temps inexistants. Une offre de service de base diversifiée et facile d'accès réduit les risques associés à la rupture sociale, mais, au-delà de ce service, il n'y a plus rien, aucune protection. Ce système a tendance à s'engorger parce qu'en l'absence de processus organisés au niveau de l'accueil, du cheminement et surtout de la sortie des individus, l'assistance sécurise. Paradoxalement, plus l'assistance est efficace, plus le système s'engorge. L'assistance érigée en système est sans issue. Pour en sortir, il faut rompre avec sa logique, il faut changer radicalement de logique, de paradigme. Mais comment?

  • [1] Les changements sur le plan des pratiques portent sur les façons de faire: les méthodes, les outils, les lieux de travail et les approches. Bref, comment on fait les choses et comment nous concevons cette façon de faire, alors que les changements sur le plan des structures portent sur les institutions: la fusion des établissements, la hiérarchisation et l'imputabilité des soins et des services. Bref, qui doit faire quoi? Qui est responsable de quoi?
 
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