Desktop version

Home arrow Law arrow litineМЃrance en questions

Un avenir incertain

Le sentiment d'angoisse qui accompagne le passage vers l'extérieur peut rendre difficile toute tentative de projection, et l'avenir peut paraître incertain pour un grand nombre de jeunes commençant une vie autonome. Cette difficulté est certes liée au passage de l'adolescence à la vie adulte. C'est une période durant laquelle le rapport à l'avenir est empreint de désirs incohérents ou paradoxaux où les projections se nourrissent à la fois de fantaisies d'autonomie totale (autarcie) et de considérations d'ordre pratique (se loger, se trouver du travail, terminer ses études). Ainsi, la représentation de l'avenir chez les jeunes de notre échantillon s'inscrit, dans un premier temps, dans un questionnement normal où "demain" oscille tout naturellement entre le fantasme et la réalité.

Nous pouvons extraire trois attitudes fondamentales face à l'avenir dans le discours des jeunes qui ont fait l'objet de cette recherche: la première est une attitude que l'on pourrait qualifier de passive, la deuxième renvoie à une représentation "irréaliste", et la dernière serait une attitude plutôt "active". Nous traiterons ici de ces trois modes de représentation en fonction de leurs répercussions sur l'autonomisation des jeunes et sur leur insertion sociale.

Dans le mode passif, la représentation de la vie à l'extérieur demeure essentiellement fabriquée d'espoirs et d'idéaux qui ne s'actualisent pas concrètement sous la forme d'un projet (emploi, études, recherche de logement, etc.). L'attitude des jeunes peut paraître nonchalante, apathique. Les intervenants diront souvent que ces jeunes ne se mobilisent pas. Ici, le simple fait de quitter le centre jeunesse ou d'envisager la vie à l'extérieur devient un projet en soi, et "être dehors" paraît dès lors suffisant. Ces jeunes se désinvestissent du processus de placement au moment même de la préparation vers l'extérieur, car ils entretiennent souvent l'espoir de retourner dans leur famille — même lorsque cette solution apparaît néfaste, voire improbable. Ici, l'avenir n'est pas nécessairement envisagé sous l'angle de l'insertion sociale, mais, plus modestement, comme du temps passé avec sa famille ou simplement à vaquer librement à ses affaires: "C'est la seule affaire que je vois, la liberté pis ma famille (J; 7); [des projets] j'en n'ai pas vraiment là. Je retourne avec ma mère, pis je sais pas" (J; 4). Cette propension à se projeter passivement dans l'avenir sera alors critiquée par les intervenants qui estiment qu'une telle attitude entraîne un abandon irrémédiable des démarches de réinsertion:

Le jeune qui a espoir de retourner chez eux ou qui sait qu'il va retourner chez eux à 18 ans, généralement ça sert à rien de lui parler des préparations ou des choses comme ça. Il veut rien savoir, il s'en retourne chez eux (I; 17).

Dans le mode irréaliste, le discours des jeunes renvoie à une vision plutôt fantaisiste de l'avenir. Sans toutefois se montrer passifs, ces jeunes ne semblent pas évaluer adéquatement les responsabilités inhérentes à l'autonomisation. Ils s'imaginent occuper rapidement un poste payant, acheter une grosse voiture, ou entamer des études supérieures, parfois même sans manifester l'intérêt ou les dispositions nécessaires. Cette attitude, souvent qualifiée de pensée magique par les intervenants, illustre bien la primauté de l'immédiat dans ce mode - les activités ludiques venant remplacer les démarches d'insertion jugées beaucoup moins intéressantes. Les projets des jeunes semblent alors difficilement trouver assise dans des activités concrètes. Ils se cristallisent plutôt dans une sorte de rêverie réconfortante que tout finira par s'arranger. Dans ce mode, la participation à un projet d'employabilité ou la recherche d'un logement serviront souvent de prétexte pour rencontrer des amis à l'extérieur. La fin du placement devient l'occasion ultime de faire la fête: "J'avais fait beaucoup de projets d'avenir, beaucoup, avec mes amis, tu sais, on va sortir.. J'ai sorti pendant deux semaines de temps puis je, mais à part ça..." (J; 17).

[...] ils se voient fonctionner dans la société, sans nécessairement avoir d'idée de travail précis, de projet précis. Ils se projettent avec soit de l'aide sociale ou un revenu ou des gains faciles. Un moment donné, ils sont complètement dans l'idéalisation (I; 9).

[...] l'insertion pour les jeunes, c'est pas réaliste. Parce qu'ils ont une scolarité faible pis ils pensent que les jobs au salaire minimum c'est pas pour eux autres: "Voyons, je vaux mieux que ça." Oh. Tu penses aller où avec ton secondaire 1 pas fini? (I; 2).

Elle voulait tout le temps que j'aille travailler au lieu de m'amuser, de penser à mes 18 ans [...] elle voulait que je travaille, que je gagne une bonne job [...] Ben quand j'étais dehors des fois j'aimais ça aller travailler, des fois non. Parce que moi j'aime ça [...] jouer, jouer. Quand j'étais dehors, j'attendais plus le plaisir que le travail (J; 9).

Cette pensée magique a cependant quelques avantages, notamment celui d'entretenir l'espoir et de garder l'avenir ouvert. Ce wishful thinking - littéralement la pensée qui souhaite ou qui espère - est donc une pensée de l'espérance. Certains intervenants en comprennent bien l'esprit en saisissant qu'il s'agit d'une stratégie cognitive préservant les jeunes d'une confrontation trop brutale, voire catastrophique, avec la réalité parfois peu reluisante de la vie à l'extérieur (précarité économique, chômage qui perdure, pénurie de logements abordables, résurgence de conflits familiaux, vulnérabilités émotionnelles, etc.).

[...] ils ont besoin d'être appuyés dans leurs projets, pas dire: "C'est des rêves, qu 'est-ce que tu fais là? Remets tes pieds sur la terre là, ça a pas d'allure ton projet, ça a ni queue, ni tête." [...] Là à un moment donné il veut faire un joueur d'hockey professionnel, quelqu'un lui dit: "Ben là écoute ben là, c'est impossible." Pourquoi c'est impossible là? Pendant qu'il amorce son rêve, il va voir d'autres voies, il va trouver d'autres choses (I;7).

Dans ces deux modes, les incitations des intervenants se heurtent cependant à un immobilisme infranchissable qui peut nuire considérablement à la réintégration des jeunes. Cette opposition, estiment plusieurs intervenants, entraîne souvent des démarches de dernière minute d'où résultent, dans un affolement, des actions précipitées ou des gestes irréfléchis au cours des semaines précédant le passage à l'extérieur. De leur côté, les jeunes déplorent souvent que leur préparation semble s'effectuer en vase clos, loin de la "vraie vie", alors qu'ils souhaitent entreprendre des démarches sur une base de liberté et de participation - se confronter au monde du dehors - sans avoir à se soumettre constamment aux contingences du placement: "Il faut que j'apprenne à, à le voir moi-même tu sais" (J; 1). Ils se sentent alors paradoxalement laissés à eux-mêmes ou estiment que les attentes des intervenants sont elles-mêmes irréalistes et que les interventions sont incohérentes:

[...] les derniers six mois, là quand arrive là à deux, trois mois, l'échéance de la fin, ce que je voulais pas voir pis que c'était très loin, ça arrive. Pis finalement, j'aurais peut-être dû écouter les conseils pis me préparer parce que je me sens pas prêt. Fait que là il y a comme un rush, là vite, vite, vite, il faut que je me trouve un appartement. Où est-ce que je vais aller vivre? Il y a un stress là, ça monte dans l'échelle de stress, c'est incroyable (I; 2).

Mais moi je leur ai dit que j'aimerais mieux genre partir pis aller chez..., faire une demande d'emploi tout seul. Mais ils m'ont dit: "C'est impossible parce que genre que je suis pas encore prêt ou de quoi du genre. Mais tu sais, je, je lui dis genre que je me sens prêt ou de quoi mais genre c'est peut- être parce que je, je le suis. Ça sert à rien genre que t'as beau essayer de me dire de: "Fais pas ça, fais pas ça, fais pas ça." Quand t'es motivé à faire de quoi, tu vas, tu le fais là. T'as ben beau dire: "Non, non, non, non." Un moment donné tu vas le faire pareil (J; 7).

Dans le dernier mode, plus actif, le discours des jeunes est généralement plus optimiste. Le sentiment d'empressement demeure palpable mais l'investissement est aussi plus manifeste - l'attitude est active. Ces jeunes participent parfois déjà à des projets d'employabilité, d'apprentissage spécialisé, ou font partie de projets pilotes qui offrent des suivis intensifs et individualisés (comme le Programme Qualification desjeunes (PQJ)[1]. Aussi s'investissent-ils davantage dans leurs recherches d'emploi et de logement et dans leur démarche de socialisation, qu'il s'agisse de prendre contact avec des organismes communautaires ou, encore, d'économiser un peu d'argent en vue de payer les premiers mois d'un loyer. Ce mode sera généralement investi par des jeunes dont le milieu familial est inexistant ou tout à fait incapable de les soutenir concrètement dans leurs efforts de réintégration. Le rapport avec les intervenants est beaucoup plus constructif, moins conflictuel.

Ce mode renvoie donc à une représentation du placement sous le signe de la "bienveillance". Les jeunes se montrent souvent plus mobilisés, ce qui explique que les encadrements plus fermés soient mieux tolérés: même le fait d'être orientés sommairement vers des ressources externes sera entrevu positivement. Nos résultats illustrent cependant que ce discours semble plus répandu dans les milieux dits ouverts (suivis communautaires, unités globalisantes), où l'accompagnement des jeunes est d'emblée intégré aux actions cliniques (suivis à domicile, accompagnement dans la communauté, projets socioprofessionnels).

Les éducatrices m'apportent le courriel interne à chaque jour. Pis comme tantôt, je m'en vas au Carrefour Jeunesse Emploi faxer des C. V. pis rencontrer une madame qui travaille là-bas pis regarder sur l'ordinateur s'il y a pas de jobs. Oui, ils nous aident vraiment dans ça. C'est juste que il faut tomber sur la bonne job pis quand ils cherchent du monde (J; 5).

Lejeune quand il sort là, qu'on sait qu'il finit, il a toutes les chances, tous les outils [...]. Ll va avoir des moyens tous les bords, tous les côtés pour l'aider (I; 1).

Néanmoins, même dans le mode actif, certains jeunes peuvent se montrer ambivalents ou même négatifs à l'égard des ressources. Les différents motifs de mécontentement ont généralement pour objet soit l'amorce tardive du processus de préparation, la pénurie de projets de réinsertion, la trop grande mobilité du personnel ou, encore, le manque de préparation à la vie autonome (planification budgétaire, préparation des repas, gestion des comptes, etc.). Ce discours rejoint par ailleurs les préoccupations de plusieurs intervenants qui se montrent eux-mêmes inquiets, débordés et parfois impuissants devant les insatisfactions ressenties par les jeunes.

Il n'y en a pas vraiment de préparation. Vers la fin là c'est pas mal mort là. Tu n'as plus d'objectifs à faire, ils te laissent la paix, tu sais... Dans le fond, ils ne te préparent pas vraiment là. C'est toi, c'est toi plus qui faut qui fasses des démarches à t'inscrire dans des programmes de ci, programmes de ça, si tu veux t'aider ou bla-bla-bla comme j'ai fait (J; 17).

Nous on manque de temps, on n'a pas assez de temps pour faire ça du travail à l'extérieur. Il y a un manque de ressources aussi là-dessus (I; 15).

L'analyse des divers discours (intervenants/jeunes) renvoie ainsi à des représentations de la "préparation", qui varie considérablement selon la disposition du jeune, la nature de l'encadrement ou encore les idiosyncrasies propres aux différents types d'encadrements. Malgré une conjoncture organisationnelle souvent difficile, certains intervenants seront tentés d'innover, en accompagnant, par exemple, des jeunes après la majorité légale (suivis au noir dans le jargon clinique); en donnant volontiers des conseils à ceux qui poursuivent les contacts ou simplement en se montrant plus ouverts et sensibles aux difficultés vécues par les jeunes.

CONCLUSION

Le passage de l'adolescence à la vie adulte constitue souvent une expérience assez éprouvante, annonçant une rupture symbolique avec un monde de relative insouciance et de rêverie. De grands auteurs - on peut penser à Goethe (Werther, Wilhem Meister), Hesse (Demian), Dickens (David Copperfield), Alain Fournier (Le Grand Meaulnes), Stendhal (Le rouge et le noir) notamment - ont d'ailleurs créé un genre littéraire, le "roman de formation" (Bildungsroman), qui explore divers aspects de ce passage ponctué de crises identitaires (se détacher de ses parents, faire sa place dans "l'autre monde", s'orienter vers une carrière), de problèmes d'adaptation (travailler, se loger, payer ses comptes) et d'enjeux affectifs (difficultés amoureuses, transformation des réseaux d'amitié). Cette période de transition peut s'accompagner d'une envie parfois très forte de régresser, de revenir en arrière, tout en étant ponctuée de forts désirs de s'investir, de découvrir ou de fuir vers l'avant. L'ambivalence du jeune — son hésitation, son incertitude, son anxiété — est intimement liée à ce passage dans lequel de nouveaux points de repère, qui ne sont pas encore construits, doivent être expérimentés et intégrés. La transition vers la vie adulte est rarement un fleuve tranquille, et le soutien de la famille et des pairs s'avère souvent nécessaire pour accompagner le jeune à cette étape de sa vie.

Notre recherche illustre que, pour les jeunes qui ont connu des souffrances significatives dès l'enfance ou l'adolescence, puis le placement, les sentiments d'ambivalence et d'anxiété sont souvent exacerbés par le retrait des instances protectrices à l'approche de la majorité légale. Les jeunes, vivant difficilement le fait d'être placés ou la vie en réclusion, se désinvestissent parfois du processus de réinsertion qui peut leur venir en aide. Pourtant, le départ du centre jeunesse provoque un effritement important des filets de sécurité nécessaires à leur intégration et fait revivre les ruptures et deuils de l'enfance. I1 devient alors tout aussi difficile de rester que de partir! Et le choc est soudain, brutal, bien plus que ne l'est l'expérience du départ dans la majorité des familles ordinaires. Sauf pour les démarches préparatoires - plus ou moins investies selon les circonstances —, les jeunes qui sortent à 18 ans ne peuvent plus, en principe, faire appel au centre jeunesse. Le cordon est coupé, définitivement. Avec un soutien familial déficitaire et de sérieuses difficultés à se trouver un emploi et un logement (compte tenu du marché), les jeunes qui sortent des centres jeunesse sans être suffisamment outillés et soutenus concrètement dans l'insertion se retrouvent nettement défavorisés par rapport aux autres jeunes du même âge (Bergier, 1996; Nadeau, 2000). Tout est alors en place pour le glissement des plus vulnérables vers la rue et l'itinérance. À la lumière du discours des jeunes et des intervenants que nous avons rencontrés, nous ne pouvons qu'être inquiets face à la logique actuelle qui prévoit l'arrêt des services à la majorité légale sans offrir toutes les ressources nécessaires aux jeunes et aux intervenants pour assurer un passage plus harmonieux à la vie adulte.

  • [1] Le Programme Qualification des jeunes (PQJ) est un projet pilote novateur développé en mars 2002 par l'Association des centres jeunesse du Québec (ACJQ) qui vise à promouvoir l'intégration socioprofessionnelle des jeunes en fin de placement. S'adressant spécifiquement aux jeunes à risque d'exclusion, sa particularité réside dans la mise en place d'un suivi personnalisé et soutenu par des intervenants pivots, suivi qui s'étend sur une période de trois ans, ou une année après la majorité légale. Au moment de notre recherche, les jeunes qui avaient eu accès à ce projet faisaient partie d'une petite cohorte de 80 participants répartis dans quatre centres jeunesse à travers le Québec.
 
< Prev   CONTENTS   Next >

Related topics